
Décembre 2007
Relent de stagflation américaine
Préoccupés par le risque de croissance, les marchés financiers espèrent ardemment un répit venant de la Réserve fédérale et de la Banque du Canada; celui-ci prendrait la forme d’une réduction des taux. Ni la Fed, ni les marchés financiers ne peuvent écarter complètement les risques d’une autre menace potentielle : l’inflation. Au Canada, un dollar fort et son impact modérateur sur les prix à l’importation devraient contenir l’inflation tout au moins au cours de 2008, particulièrement avec l’annonce faite relativement à la réduction de la TPS. Cependant, considérant le repli du dollar américain, les risques d’inflation sont toujours aux aguets; nous pourrions faire face à un relent de stagflation, avec croissance de l’emploi inférieure à la moyenne mais avec inflation persistante.
Les marchés financiers et la Fed ont réussi à secouer, en octobre, une hausse soudaine de 3,5 pour cent de l’indice des prix à la consommation (IPC), en partie parce qu’il s’agissait essentiellement des prix reliés à l’énergie et aux aliments. L’inflation de base, qui exclut les secteurs de l’alimentation et de l’énergie, a pris une allure beaucoup plus modérée. Le président Bernanke de la Réserve fédérale et ses collaborateurs semblent maintenant reconnaître que la mesure du taux d’inflation de base ne résume pas l’ensemble de la situation. La Fed s’apprête maintenant à publier des prévisions ne se limitant pas à rendre compte du taux d’inflation; celles-ci présenteront également une vue d’ensemble de l’inflation.
L’attention accordée précédemment par la Réserve fédérale à l’inflation n’avait de sens que dans un monde où les prix de l’essence ou des aliments augmentaient pour ensuite retomber; qu’en serait-il si le coût, aujourd’hui plus élevé du combustible, laissait place à des coûts encore plus élevés à l’avenir, ou si des facteurs mondiaux exerçaient une pression à la hausse sur les prix des produits alimentaires et que cette tendance allait s’accélérant en permanence? Depuis 2002, sur une base cumulative, l’indice global américain des prix à la consommation a dépassé de 4,8 pour cent l’inflation de base; on doit s’attendre au même genre de scénario pour l’année 2008.
La croissance rapide pour la demande d’essence de l’Asie en plein développement et des exportateurs d’huile qui subventionnent leurs consommateurs a pour effet de faire grimper les prix. Nous pouvons simplement nous attendre à ce que le baril de pétrole brut se transige à 100 $ US en 2008. Toutefois, un regain occasionné par des marges inhabituellement faibles de produits raffinés, ayant marqué les derniers mois, aura pour effet de faire grimper le prix de l’essence et, sous l’influence du secteur de l’énergie aux États-Unis, se profile une inflation à deux chiffres pour 2008, en conformité à l’indice des prix à la consommation.
Un faible dollar US, supportant en partie une lourde facture occasionnée par l’importation américaine du pétrole, porte également le prix des produits non pétroliers à la hausse, laissant entrevoir d’autres nouvelles suite au dernier mouvement du yen et de la tendance des autorités chinoises à laisser l’unité monétaire du pays s’apprécier à un rythme plus rapide. Entre-temps, la diversion créée par la culture du maïs en terres agricoles pour la production d’éthanol, une politique instaurée en réponse aux prix élevés du pétrole, combinée à la demande montante du marché, a porté l’inflation à atteindre 4,4 pour cent en octobre. On peut s’attendre à des nouvelles similaires au cours de la prochaine année.
Ces menaces d’inflation persistantes attribuables à l’alimentation et à l’énergie sont, pour l’instant, tenues à l’écart par la Fed, la majorité des membres du Federal Open Market Committee (FOMC) se penchant pour l’instant sur les risques susceptibles d’affecter la croissance économique. Le marché des obligations abonde dans le même sens, et a fixé les taux de rendement des obligations canadiennes et américaines à un niveau beaucoup plus bas en prévision de réductions de taux.
De façon typique, les récessions laissent dans leurs sillons de moindres empreintes de leur passage. Si cela ne s’avère pire qu’un ralentissement de mi-cycle, l’économie américaine n’accordera pas la marge nécessaire pour modifier matériellement la trajectoire inflationniste lorsqu’une croissance plus saine reprendra à la seconde moitié de l’année 2008. En réalité, dans les deux cas, en 1987 et en 1998, les deux dernières fois où la Réserve fédérale a accordé une marge de mi-cycle pour parer à un choc des marchés financiers, il y a eu accélération de l’inflation au cours des six trimestres subséquents.
La Fed (et par extension, la Banque du Canada) peut donc décider de ne pas réduire les taux d’intérêt au niveau présentement espéré par les marchés. Cela pourrait, par ricochet, avoir un effet sur les obligations canadiennes, bien, que ni le marché obligataire, ni la Banque du Canada ne seront préoccupés par l’inflation de ce côté-ci de la frontière.
Le 27 novembre 2007
Par Avery Shenfeld, directeur général et économiste en chef, marchés mondiaux CIBC
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